ENTREVUE AVEC DAVID BENEDEK, FONDATEUR DE LA MAISON DE PARFUMS BDK PARIS

Il fallait de l’audace, de la passion et du courage pour lancer une Maison de parfumeur créateur indépendante à l’âge de 26 ans. David Benedek a relevé ce défi avec brio en fondant BDK Parfums à Paris en 2016. Une maison qui rencontre beaucoup de succès et dont la dernière création Rouge Smoking est en nomination au FIFI Awards. L’équipe de H Parfums l’a rencontré à Paris dernièrement.

DAVID BENEDEK.jpg

Le parfum est d’abord une histoire de famille pour vous. Quelles sont les odeurs, les parfums qui ont marqué votre enfance?

Ce sont surtout des lieux, en fait. Ma grand-mère avait une terrasse dans son appartement, qui était toujours très fleurie. À chaque début de printemps, elle plantait ou replantait des fleurs, donc il y avait cette odeur florale qui embaumait la terrasse, de tulipes, de pensées, de mimosa, de magnolia aussi. Ce sont beaucoup de fleurs qui m’ont marqué quand j’étais jeune. Il y avait aussi cette odeur de calone pendant l’été en Corse, un peu salée, très marine, sur les rochers.

Vous n’aviez que 26 ans lorsque vous avez fondé BDK Parfums

En fait, j’étais plus jeune, j’avais 24 ans. J’ai commencé à l’écrire, à l’imaginer à cet âge, mais je l’ai lancée officiellement à 26 ans. C’est très jeune, c’est vrai, mais j’étais aussi très en confiance. Bizarrement, je n’avais que cela en tête et j’étais passionné de travailler sur ce projet.

On sait qu’aujourd’hui, le marché est complètement saturé de nouvelles marques. Comment avez-vous fait pour vous démarquer du lot?

Je crois que c’est encore plus difficile aujourd’hui qu’il y a 3 ans. Plus on avance, plus c’est compliqué de lancer pour une nouvelle marque, tellement il y a d’acteurs. J’ai beaucoup d’humilité, alors c’est difficile pour moi de dire pourquoi ma ligne marche. Je pense que c’est une maison qui se veut très authentique. Tout ce que l’on fait, on le fait vraiment avec le cœur, très passionnément. Quand j’ai crée BDK, je n’avais pas envie de créer un concept pour créer un concept. J’avais vraiment envie de parler de belle parfumerie parisienne, mais d’une façon contemporaine, en m’inspirant de l’héritage et de la tradition française. Je crois que le discours chez BDK, c’est de proposer des parfums de qualité, axés sur la qualité des matières premières utilisées, et de montrer à nos clients que ce qu’ils achètent, c’est une vraie création qui a été réfléchie, conçue et crée avec passion.

Par rapport aux débuts de la marque, c’était compliqué de trouver des financements?

Au début, j’avais un peu d’argent de côté de mon enfance et que mes parents m’avaient gentiment donné. J’ai aussi demandé un prêt à la banque. Je pense, cependant, que l’on peut démarrer une marque avec une certaine somme d’argent qui n’est pas démentielle. Il faut surtout réfléchir aux coûts de production et ne pas lancer dix créations d’un coup.

Qu’est-ce qui vous touche dans un parfum?

Ce qui me touche dans un parfum, c’est l’émotion que je vais ressentir en le sentant. Je pense que le parfum, c’est très lié aux souvenirs et aux expériences. Je suis surtout très nostalgique. Il y a des matières qui me parlent ou me rappellent certaines personnes. Parfois, je peux sentir un parfum, ou une matière première, que je vais vouloir m’approprier. Ce sont un peu les deux en fait, un sentiment de nouveauté et de nostalgie.

Quel parfum de votre ligne aimez-vous porter?

En ce moment, je porte Crème de Cuir, un des derniers que j’ai faits. J’adore le porter avec le printemps qui arrive. C’est un cuir hespéridé, très blanc, dépoussiéré de notes animales, assez transparent, avec des feuilles de bergamote. C’est un parfum revigorant, confortable et sensuel. C’est dur de vous dire lequel je préfère. Celui qui a pour moi une valeur un peu symbolique, c’est Bouquet de Hongrie, à cause de ma grand-mère. Il y a même son nom sur le packaging. C’est dans ce sens-là aussi que je vous dis que BDK est perçue comme une marque authentique, puisque l’on raconte de vraies histoires. Je voulais rendre hommage à ma grand-mère, d’origine roumaine. C’est vraiment elle qui m’a montré et enseigné la culture du parfum.

Comment votre grand-mère s’est-elle lancée dans la parfumerie ?

Après la guerre, mon grand-père et elle ont fui la Roumanie et sont venus s’installer à Paris. Mon grand-père est avocat de formation, mais il ne pouvait pas pratiquer à Paris. Ma grand-mère suivait un cours de soins esthétiques. Elle a commencé à donner des soins aux femmes hongroises qui habitaient Paris. Souvent, ces femmes avaient des moyens et se parfumaient. Le parfum à la mode à cette époque était Je Reviens de Worth, un parfum fougère très chic. Bien entendu, elle a demandé à mon grand-père de lui acheter ce parfum. Par la suite, il a eu l’idée de distribuer les parfums de Jean Patou, Dior, Worth — toutes ces maisons américaines qui n’étaient pas encore à Paris. Les soldats américains lui achetaient ces parfums, il a eu du succès et a donc fondé sa première parfumerie avec ma grand-mère. Il y a depuis toujours cet amour du parfum dans ma famille.

Le processus de création d’un parfum chez BDK, cela se passe comment pour vous ?

Je travaille beaucoup par matières premières ou par couleurs. Vous savez, il y a deux collections chez BDK, la collection Parisienne et la collection Matières. Souvent, pour la collection Parisienne, on imagine d’abord une histoire, ensuite on va vers les matières premières. La collection Matières, on imagine d’abord la matière première et puis l’histoire. Ça dépend toujours de ce que l’on veut faire. Même si je ne suis pas nez, j’aime bien développer ma pyramide olfactive.

Quelles libertés donnez-vous aux parfumeurs?

Totales ! Je donne toujours le maximum de liberté aux parfumeurs, puisque j’ai plus un rôle de directeur artistique. Il y a beaucoup de respect entre un parfumeur et moi. Si je lance une idée à un parfumeur, il cherche à sortir le meilleur de la formule. C’est là que je lui donne la liberté pour agrémenter la formule. Souvent, quand je parle de mon histoire, j’ai une idée de matière première. Je travaille avec le parfumeur et c’est là que je lui donne des libertés pour pouvoir le mieux réaliser l’histoire olfactive que j’ai envie de transmettre.

Lorsque vous choisissez le parfumeur, en rencontrez-vous plusieurs ou en avez-vous déjà un en tête ?

J’en rencontre plusieurs. Souvent, j’aime mieux travailler avec les mêmes parfumeurs. Comme j’ai beaucoup de respect pour chacun d’eux, j’aime bien soumettre le brief à tout le monde. Ceux qui ont envie de travailler dessus me soumettent leurs premiers essais. Je sens toujours à l’aveugle les essais pour ne pas me faire influencer par le parfumeur.

Vous travaillez de la même manière qu’une grande marque avec une maison de composition, mais à plus petite échelle

Oui, et je pense que les parfumeurs ont un vrai plaisir à travailler sur des projets de niche comme ça, car on ne limite pas les créations avec des prix le kilo. On peut aller jusqu’à 400 ou 500 euros pour le kilo. Cela fait d’énormes budgets, tandis que les grandes maisons ont plutôt un budget limité. Les parfumeurs peuvent vraiment s’éclater avec nous, c’est de là qu’ils jouissent de leur travail et de leur métier de parfumeur.

Faites-vous des tests avec l’équipe, les distributeurs, les consommateurs?

Les tests, c’est seulement avec mes amis et ma famille - pas de consommateurs, pas de distributeurs. Une création, c’est une chose très intime. Je n’ai pas envie de demander chaque fois l’avis de quelqu’un, d’un distributeur, d’un consommateur, de juger s’il serait bon de le sortir.

Pourriez-vous nous parler du parfum Pas ce Soir et nous dire d’où vient cette idée ? Le titre amuse beaucoup nos clients ici à Montréal !

J’étais en terrasse à Châtelet, il y a 5 ans, avec deux de mes meilleurs amis, et je leur disais que j’avais envie de créer un parfum très tapageur, de choquer un petit peu. C’était l’une de mes premières créations. Je trouve qu’à travers la niche, on peut se permettre des choses. J’imaginais l’idée d’une femme parisienne, très assumée, très indépendante, qui n’a pas peur d’être mystérieuse et secrète. Elle peut oser porter un parfum à la fois chypré, chaud, frais, sensuel, légèrement gourmand et très épicé. Ce parfum est plein d’ambivalence et c’est comme cela que je l’imaginais. Je leur ai dit que j’avais envie d’appeler ce parfum Pas Ce Soir et ils ont explosé de rire.

La parfumeuse Violaine Collas m’a proposé une trilogie olfactive entre le coing et la fleur d’oranger, avec une tête épicée de poivre noir. J’ai trouvé l’idée super audacieuse. On a travaillé ensemble pour trouver le juste équilibre entre les notes épicées, gourmandes et de fleur d’oranger. C’est comme cela qu’est né Pas ce Soir.

Faites-vous plusieurs lancements de parfums dans différents pays ?

Tous les lancements mondiaux sont à Paris, au Palais Royal. Pour Crème de Cuir, on a eu un super lancement au Palais National. J’ai envie que mes parfums naissent à Paris, donc de les lancer ici. À la demande de certains distributeurs ou de certains points de vente, on se déplace parfois dans certains magasins dans le monde.

Votre dernière création Rouge Smoking a été nominée pour les FiFi Awards dans la catégorie Meilleure Création de Niche. Qu’est-ce que cela pourrait avoir comme répercussions pour votre marque?

Nous avons appris que nous sommes dans les trois derniers finalistes parmi 200 ! Pour moi, c’est énorme. Toute la profession est réunie dans ce lieu. Je suis très fier, c’est beaucoup de reconnaissance. Si on gagne, ça nous causera beaucoup d’émotions et ça légitimerait la marque davantage. Au niveau de notre clientèle, ça ne changera pas grand-chose, puisqu’ils aimaient déjà la marque avant. Ça permettra peut-être de plus la faire connaître.

Je sais que c’est un peu difficile de prendre du recul sur sa propre création, mais à votre avis, qu’est-ce qui a valu à Rouge Smoking sa nomination et sa sélection dans les trois finalistes?

C’est très ‘‘addictif’’. La parfumeuse, Amélie Bourgeois et moi avons travaillé ensemble sur un accord cerise que j’adorais. Nous avons travaillé le noyau textuel de la cerise. On l’a jumelé avec de la vanille noire de Madagascar, très sauvage, puis à du musc, pour lui donner un côté aérien et gourmand. Nous avons également utilisé une seule fleur, l’héliotrope, qui a permis de nourrir le parfum d’un côté amande. En tête, notre signature chez BDK, c’est de mettre un peu de baie rose. C’est cet équilibre et ce surdosage de certaines matières qui rend le parfum intéressant, assez unique.

On vous souhaite vraiment de remporter ce prix ! Avez-vous un petit mot pour la fin?

Je tiens à remercier très chaleureusement Louise, c’est une des premières à m’avoir fait confiance. Pour un créateur, c’est super important, si je fais un parfum mais personne ne le vend, le parfum n’existe pas vraiment!


BDK+PARFUMS.jpg

Les parfums BDK sont disponibles au comptoir H Parfums de la boutique Henriette L à Montréal et en ligne sur hparfums.com

Entrevue réalisée à Paris par Gabrielle Badach pour H Parfums

Texte: Léonie Chainé