RENCONTRE AVEC LE PARFUMEUR MICHEL ALMAIRAC, le nez derrière Parle Moi de Parfum

Avant de découvrir Une tonne de roses / 8 et Totally White / 126, deux chefs d'oeuvre signés Michel Almairac, je n'avais jamais été renversée par un parfum floral.  Les floraux ?  Pas pour moi, pensai-je...  Et puis un beau jour, rue de Sévigné à Paris, j'ai découvert ce que peut sentir une rose fraîche, légère, joyeuse, étonnante, moderne.  Et j'ai complètement craqué pour une fragrance enchanteresse qui nous plonge olfactivement en plein coeur du parc Monceau au printemps:  Totally White / 126.  

Rencontre avec Michel Almairac, un parfumeur au sommet de son art

 Rencontre avec Michel Almairac et son fils Benjamin.

Rencontre avec Michel Almairac et son fils Benjamin.

Vous avez créé et continuez de créer des parfums mythiques pour Dior, Chloé, Bottega Veneta et plusieurs grandes marques.  Que représente Parle Moi de Parfum pour vous ?

D'abord c'est un vieux rêve. Ça fait très longtemps que je pensais faire un jour une marque de parfum.  Et puis 5 ans, 10 ans, 15 ans ont passé.  Je suis dans un sytème dont il est difficile de sortir.  Quand mon fils Benjamin m'a dit qu'il voulait se monter une marque de parfum, je lui ai dit "C'est super ! Parce que c'est mon rêve et tu vas le faire pour moi".  C'est vraiment lui qui a eu l'initiative.  

Comment ça se passe entre le père et le fils ?

L'avantage avec Benjamin, c'est que je peux donner libre cours à mes idées, à des projets que je travaille et que j'ai en tête depuis plusieurs années.  Quand je crée des parfums pour des grandes marques, à force de modifier ceci, d'ajouter cela, le résultat final ne ressemble souvent pas du tout à ce que j'avais envie de faire, de dire.  

Je suis fascinée par votre parfum Une tonne de roses / 8, et c'est une des raison pour lesquelles j'avais très envie de vous rencontrer.  Comment arrivez-vous à créer cette rose si fraîche et joyeuse ?

Il faut savoir que la parfumerie est très liée aux nouveaux produits de synthèse  qui nous permettent de faire des choses qu'on ne pouvait pas faire avant.  La façon de faire une rose il y a 50 ans n’est plus du tout la même aujourd’hui parce que nous avons accès à des nouveaux produits comme les roses kétones.  

Je lis "Rose de Damas" dans la liste de notes de ce parfum, on parle ici d’Huile Essentielle, d’Absolu ?

Il y a deux grands produits. L’Essence ou l’Absolu de rose.  L’absolu est riche en alcool phényléthylique tandis que l’essence en contient très peu. C'est pour ça que dans un parfum, lorsqu’on utilise l’absolu ou l’essence, l’effet est très différent.

Pour Une Tonne de Roses / 8, c’est l’essence. Elle contient beaucoup de notes volatiles qui sentent un peu la poire, un peu liquoreux, un peu confiture, etc. C’est beaucoup plus frais. Beaucoup plus montant.

Votre femme m'a raconté que vous avez mis 10 ans pour arriver à faire parler une fleur muette qui est le Seringat, cette odeur céleste qu'on retrouve dans Totally White / 126.   Impressionnant !

Tout d’abord, ça fait pas seulement 10 ans, ça fait plus que ça ! Le Seringat est, en effet, ce qu’on appelle une fleur muette. Une fleur muette est une fleur dont on ne peut extraire l'odeur, comme le muguet, le lilas ou la pivoine. Il faut donc la reconstituer complètement.  Ce n'était possible de le faire avant l'arrivée des nouveaux produits en parfumerie.

Vous savez qu'à Montréal, les gens sentent le muguet ou le lilas lorsqu'ils découvrent Totally White / 126

Il faut savoir que les fleurs, les odeurs de fleurs sont très proches les unes des autres. Vous pouvez passer d’une rose à un muguet en changeant qu’un ou deux produits. C’est tout. Vous prenez une rose et vous ajoutez l’Hydroxycitronellal et de l'Acetate de Benzyl et vous avez un muguet. Vous avez un muguet et vous enlevez l’alcool phényléthylique et l'hydroxycitronellal, vous arrivez à un jasmin. Vous voyez ? Le passage de l’un à l’autre se fait pratiquement en enlevant ou en changeant un ou deux produits sur une formule qui en contient au moins 20 ou 25 mais en changeant qu’un élément, HOP, vous basculez sur une autre chose.  Ces exemples sont très simplistes, c'est plus technique que ça, bien sûr.

 

Certains parfumeurs travaillent dans la complexité avec des formules qui peuvent contenir jusqu'à 200, voire 300 éléments.  Et d'autres, comme Jean-Claude Elena chez Hermes qui adoptent la simplicité.  De quelle école êtes-vous ?

Très simple. Très impressionniste.  J’ai toujours cherché à que chaque élément que j’utilise ait une raison d’être. Qu’il soit à sa place. Il est beaucoup plus facile de maîtriser quand il n’y a pas beaucoup de produits parce que vous ne pouvez plus vous rendre compte de ce qui se passe entre eux. C’est un peu comme la cuisine, comme la peinture, comme la musique - si vous mettez toutes les notes en musique, et bien vous avez une cacophonie. Trois notes et vous avez un air qui est là et qui reste là en permanence.

Un parfumeur du nom de Jean Carles  avait créé une école de parfumerie à Grasse;  on dit d'ailleurs  “La méthode Carles”. Il disait "si vous mettez un produit dans une formule et que vous le sentez pas, ça ne vaut pas la peine de le mettre".  Les plus grands parfums dont les gens se souviennent ont toujours des formules simples. Vous prenez les formules de Guerlain, ce sont des formules simples. L’air du Temps de Nina Ricci, une formule excessivement simple. Même chose pour L’Eau Sauvage.  Edmond Roudnitska était le plus grand parfumeur de l’air moderne, c’est lui qui a inventé L’Eau Sauvage. Il disait "vous donnez à un enfant de la pâte à modeler… Il commence à mélanger le blanc et le bleu, ça fait un bleu ciel, c’est joli. Il ajoute du rouge dessus, ça va faire un violet, c’est encore sympa. Et puis là il va commencer à mettre du vert, ça va faire gris marron. Ça va être moche. C'est la même chose en parfumerie.  Peu d'éléments, bien maîtrisés et dont les gens se souviennent."

 Benjamin Almairac, fondateur de Parle Moi de Parfum

Benjamin Almairac, fondateur de Parle Moi de Parfum

Votre parfumerie "Parle Moi de Parfum", située rue de Sévigné à Paris propose aux visiteurs de sentir des matières premières utilisées en parfumerie.  Un concept extraordianire. D'où proviennent-elles ?

Les matières proviennent de Grasse, de l’usine de Robertet qui transforme et fabrique des matières premières. À Grasse, on achète nos produits à différentes sources et soit on les traite sur place ou on les traite à Grasse. Mais ce n’est pas qu’à Grasse parce qu’à Grasse, il n’y a plus rien. Il reste le mimosa, le jasmin, la rose, un peu de lavande, un peu de tubéreuse, un peu de violette. Ça a toujours été comme ça - le cacao, la fève tonka, la muscade, le vétiver, le santal, ça fait parti des origines lointaines.

L'idée de faire sentir des matières premières aux clients en boutique apporte un côté pédagogique.  Ça montre que nous on parle de parfums et on sait ce qu’on dit. On ne raconte pas de bêtises, ni de légendes. Ce qu’on raconte, c’est vrai, c'est une histoire authentique, une tradition familiale, une passion partagée. De plus en plus, les consommateurs veulent des histoires authentiques. Ils veulent une véritable histoire derrière et pas du "blabla" marketing qui ne veut rien dire. Il y en a eu des bêtises à raconter… des extractions de roses dans les satellites, autour de la terre… Mais nous c’est pas ce qu’on veut. Nous, on veut un vrai langage de parfumeur. On veut expliquer aux consommateurs, vous aimez un odeur, voilà comment l'accord est construit, voilà ce qu'il y a dedans, voilà la concentration, voilà l’idée.

Qu’est-ce qui fait en sorte que vous arrivez plus que d’autres à reproduire la nature ? Est-ce votre amour pour celle-ci ?

Point de vue commercial, la nature ce n’est pas ce qui fait vendre, donc forcément dans les marques, vous trouvez pas de nature. En ce moment, ce qui fait vendre ce sont des choses beaucoup plus lourdes. Un jour, un ami de m’a dit que Totally White / 126 ne marcherait pas car par rapport aux autres, il n’a pas de tête. Il n’est pas puissant. Mais il plait beaucoup. Si demain les parfumeurs décidaient de faire des parfums qui sentent la nature, ils feront aussi sûrement de très bons parfums qui sentent la nature. Mais aujourd’hui, il n’y a que très peu de demandes.

Pensez-vous qu’il y aura un retour vers la nature ? C’est toujours la niche qui devance.

Oui. Et c’est toujours le prochain succès qui crée une tendance. Nous allons peut-être revenir à quelque chose de plus figuratif, de plus naturel, de plus frais. La parfumerie est toujours en évolution. Et c’est des cycles; vous avez des cycles chyprés, des cycles floraux ou poudrés, des cycles floraux frais.

Pour conclure, je voulais vous demander, quand on pense à Parle Moi de Parfum par rapport à un produit commercial, qu’est-ce que je peux dire à des Montréalais qui connaissent peu la niche? Qu’est-ce qui la différencie de la parfumerie commerciale?

La différence essentielle entre une parfumerie de niche telle qu’on la fait et la parfumerie dite commerciale, de grande distribution, c’est que nous on fait des parfums pour des coups de coeur. On n'essaie pas d'avoir des parfums qui plaisent à tout le monde. Il suffit qu'il y ait quelques personnes qui l'aiment et c'est bien, ça suffit. Ce parfum aura alors un vrai et unique caractère qui ne plaira qu’à certaines personnes.

 

 Michel Almairac et ses deux fils dans la boutique Parle Moi de Parfum, rue de Sévigné, à Paris.

Michel Almairac et ses deux fils dans la boutique Parle Moi de Parfum, rue de Sévigné, à Paris.

Parle Moi de Parfum est disponible en exclusivité à Montréal au comptoir H Parfums de la boutique Henriette L.

Entrevue réalisée à Paris au printemps 2018

Texte:  Louise Lamarre

Photos: Parle Moi de Parfum